Appel à communication. Journée d’étude jeunes chercheurs – La marginalité comme modèle

La marginalité comme modèle

Étude critique transdisciplinaire de l’utilisation d’un paradigme des marges

Date : 9 janvier 2020

Date de soumission des propositions : 10 septembre 2019

 

Récemment, dans saBrève Histoire des empires,l’historien Gabriel Martinez-Gros proposait de comprendre quelques grands empires (romain, islamique, chinois, mongol…) à partir de la pensée d’Ibn Khaldun.La théorie historique de ce savant du XIVe siècle, originaire de Tunis, repose sur la dynamique entre un centre riche, civilisé, désarmé, et des marges habitées par des populations guerrières qui, lorsqu’elles s’unissent, partent conquérir un centre désirable. Elles deviennent alors elles-mêmes le centre. Une telle lecture reprend les analyses impériales du centre et de la périphérie pour les renverser en mettant l’accent sur cette dernière. Dans un geste comparable, le sociologue Robert Castel soulignait lui aussi, dans les années 1990, le possible rôle des marginaux dans le changement historique : “Lorsque les marginaux prolifèrent, c’est la majorité qui risque de devenir déviante. La marginalité est une masse agitée de mouvements browniens qui exerce une pression sur les structures stables d’une société, les mine, et finalement impose leur recomposition ».L’histoire pourrait alors être lue, selon Ibn Khaldun, comme l’éternel remplacement des centres par les marges, ou, de manière moins radicale, comme un phénomène complexe de recomposition des sociétés à partir de leurs marges.

D’autres études, en philosophie, littérature, géographie ou encore anthropologie, considèrent que pour étudier une société, c’est à ses marges et à ses marginaux qu’il convient de s’intéresser, car la distance que ces derniers subissent ou adoptent permettrait de mettre au jour les fondements moraux, économiques, politiques de cette même société. Comme l’écrit par exemple Roger Chartier à ce propos, “c’est souvent en découvrant ses marges ou son contraire et en essayant de maîtriser, par le geste ou la parole, ce qui l’inquiète qu’une société établie indique le mieux ses malaises, ses fissures, ses fantasmes.” Les marginaux sont alors considérés comme un prisme permettant de mieux comprendre et d’analyser l’ensemble de la société.

Il faut également faire une place de choix à la richesse des études postcoloniales dans ce domaine, qui réfléchissent aux dépendances et interdépendances, idéologiques, économiques ou artistiques, des (ex-)périphéries et des centres. Le développement des subaltern studiesà partir des années 1980, mais aussi leur élargissement au champ littéraire grâce aux travaux de Gayatri Chakravorty Spivak, demandent une attention particulière. Il ne s’agit plus seulement de considérer les relations entre les différents espaces, mais également d’accepter de repenser certaines prémisses des sciences humaines.

Dans tous les cas,que les marges soient considérées dans leur rôle historique propre, ou qu’elles soient à la source d’une compréhension renouvelée du centre, elles apparaissent comme un outil de pensée, un paradigme transdisciplinaire dont il convient d’examiner les enjeux et les nuances. Que ce soient les bédouins et l’empire islamique pour Ibn Khaldun et Gabriel Martinez-Gros, les fous et les prisonniers pour Michel Foucault, la “France périphérique” pour Christophe Guilluy, les LGBT+ pour Sam/Marie-Hélène Bourcier et les queer studies, une valeur heuristique, que nous voudrions étudier, est attribuée à ces figures typiques de la marginalité.

Dans une volonté de bilan critique, nous aimerions interroger l’utilisation de ce paradigme dans nos différentes disciplines et nos recherches personnelles.Quelle est la prégnance de l’étude des marges dans le champ de nos disciplines ? Quelle part et quelle valeur accordons-nous aux marginaux dans nos recherches ? Quelles sont les limites de la valeur heuristique d’un tel paradigme, et dans quelle mesure est-il comparable dans ses différents champs d’application ? N’a-t-il pas pu nourrir des théories dangereuses comme le “Grand remplacement” ou le suprémacisme blanc, en d’autres termes l’importance des marges n’est-elle pas un fantasme du centre ? Nous ne souhaitons pas savoir s’il est justifié ou non de s’intéresser aux marginaux, nous le tenons pour acquis ; cependant, nous souhaiterions que les intervenant.e.s prennent eux-mêmes une certaine distance vis-à-vis de leur travail et exposent au public, en les interrogeant, leurs outils méthodologiques et leur vision du rôle des marges dans la compréhension d’un objet donné, qu’il soit social, historique, artistique ou philosophique.

Cette journée d’étude s’inscrit dans la lignée de celle organisée le 2 décembre 2017 par l’Association des Jeunes Chercheurs de Nanterre — ED 395 sur “les pratiques de l’exclusion”. Cette dernière s’était intéressée aux processus qui conduisaient à l’exclusion de certains groupes. Nous voudrions pour notre part étudier la marginaltié comme paradigme transdisciplinaire, au-delà de sa définition purement sociologique.

Elle s’adresse aux doctorant.e.s et jeunes chercheurs.ses des différentes écoles doctorales de l’université Paris Nanterre.Désireux de favoriser un dialogue entre les disciplines et un partage des connaissances et méthodes profitable à tou.te.s, la journée donnera la parole aux chercheurs.ses des disciplines suivants : littérature, histoire, philosophie, géographie, sociologie, droit, sciences politiques, économie. Les propositions collectives reposant sur un travail transdisciplinaire seront appréciées.

* La journée d’étude se tiendra à Nanterre le jeudi 9 janvier 2020et les exposés auront une durée de 30 minutes.

* Les propositions de communication de 500 mots maximumsont à faire parvenir avant le 10 SEPTEMBRE 2019aux adresses suivantes :

avlamos@parisnanterre.frettilliette.ma@parisnanterre.fr

* Vous voudrez bien préciser dans votre message votre école doctorale, votre laboratoire et le titre de votre thèse.

* Organisation : Marie-Agathe Tilliette (EA 3931; ED 138) et Alexandre Vlamos (ArScAn — ED 395)

Journée d’étude – Marginalité comme modèle

Appel à communication – Journée d’étude de l’AJCN 395

Appel à communication

Archéologie volée, trahie, sublimée :

Enquête sur l’existence d’un modèle archéologique dans les autres disciplines du savoir

Deuxième journée d’étude pluridisciplinaire de l’AJCN 395, Université Paris-Nanterre, décembre 2018

Lieu : Université Paris-Nanterre
Date : vendredi 7 décembre 2018
Date limite de soumission : 31 août 2018
Contact et envoi des propositions : les propositions de communication comprises entre 250 et 350 mots et assorties d’un bref CV sont à envoyer à ajcn395@gmail.com.

Fondée en 2016 au sein de l’Université Paris-Nanterre, l’Association des Jeunes Chercheurs de Nanterre – E.D. 395 (AJCN 395) a pour projet de promouvoir l’interdisciplinarité, qualité spécifique de l’École doctorale 395 « Cultures, Milieux et Sociétés du Passé et du Présent », composée de neuf disciplines issues des Sciences Humaines et Sociales. Pour la deuxième édition de cette journée d’étude annuelle, elle confirme son objectif de développement des réflexions diachroniques et interdisciplinaires en s’associant à l’École doctorale 138 « Lettres, Langues, Spectacles ». Nous invitons les jeunes chercheuses et chercheurs en Lettres et Sciences Humaines et Sociales (doctorant·es et docteur·es ayant soutenu depuis moins de 2 ans) à participer à cette deuxième journée d’étude, qui aura lieu le 7 décembre 2018, et portera sur les emplois de la notion d’archéologie par les autres disciplines.

Dans Mythes, emblèmes, traces, l’historien Carlo Ginzburg (Ginzburg 1989) s’est interrogé sur le rôle de l’archéologie dans l’essor au xixe siècle d’un véritable « paradigme indiciaire » en rupture avec le modèle scientifique galiléen. On connaît généralement la prégnance du modèle archéologique dans la psychanalyse telle que la formalise Sigmund Freud au tournant des xixe et xxe siècles. Les analogies qui traversent l’œuvre de ce dernier tendent effectivement à indexer l’enquête analytique sur une représentation de la « fouille », l’archéologie pouvant être conçue comme un mode d’interprétation des vestiges du passé susceptible d’être adapté à d’autres champs de la connaissance. Autre tentative d’annexion particulièrement frappante, l’archéologie du savoir développée par Michel Foucault à la fin des années 1960 semble avoir fait de ce mode d’investigation une voie royale de l’épistémologie contemporaine. Le philosophe semble s’être approprié la métaphore freudienne pour l’opposer aux méthodes historiographiques totalisantes. Pour lui, « l’analyse archéologique individualise et décrit des formations discursives » (Foucault 1969, 205). Cette approche s’inscrit dans une histoire générale, dégagée de tout enjeu téléologique ou herméneutique.

Mais l’archéologie elle-même a construit sa méthode en s’appuyant sur d’autres disciplines. Elle fut dans un premier temps pensée comme une technique destinée à confirmer les textes anciens – ceux de Pline le Jeune lors des fouilles de Pompéi, ou d’Homère lors de la découverte du site de Troie. Elle est alors pensée sur un paradigme textuel, comme une discipline herméneutique, avec cet avantage qu’elle donnait une matérialité nouvelle aux textes. Au cours du xixe siècle cependant l’archéologie a largement dépassé le cadre défini par l’histoire – à savoir celui de l’écriture. Les études paléontologiques et préhistoriques se développèrent selon le paradigme des sciences naturelles, dans une perspective évolutionniste et suivant des principes d’observation et de classification.

Le rapprochement entre ces deux branches de l’archéologie s’est fait progressivement, et non sans heurts. En archéologie classique, les premières publications de fouilles visant une présentation exhaustive du matériel dégagé sont produites par l’École américaine d’Athènes durant l’entre-deux-guerres (séries Excavations at Olynthus et The Athenian Agora). Ces publications sont suivies de publications méthodologiques destinées à donner ses règles à l’exercice de la discipline, et notamment la pratique de la fouille (Wheeler 1954), tandis que typologie et classification, devenues les deux étapes incontournables de tout travail archéologique, permettent à la discipline de « s’émanciper de la tutelle textuelle » (A. Schnapp cité par Jockey 2013, 209). C’est au début des années 1960 que se met en place une définition de l’archéologie comme étude de la « culture matérielle » des groupes humains (Longacre 1964).

Il faut donc souligner que Foucault s’empare du modèle alors que celui-ci se trouve empêtré dans une profonde crise méthodologique, l’archéologie n’ayant plus grand-chose à voir avec l’image que s’en faisait Freud. C’est à la fin des années 1960 que s’ouvre l’un des principaux débats sur la théorie de l’archéologie. La New archaeology (Binford et Binford 1979) voulant suivre la méthode des sciences expérimentales, voire informatiques (Clarke 1968), elle fut largement critiquée durant les années 1970 (Cleuziou et al. 1973), par les défenseurs d’une archéologie fidèle au paradigme de l’histoire générale. Pour ces derniers, la méthode archéologique doit s’appliquer à des « énoncés inaudibles » qui se situent « en deçà du langage » (Cleuziou et al. 1973, 51). À la fin du xxe siècle, les archéologues semblent néanmoins avoir rejoint, non sans un virage conséquent, la conception foucaldienne de leur discipline, débarrassant celle-ci des concepts d’ « enfouissement » ou encore de « passé ». La science archéologique devient « comptable de tous les produits de la technique humaine » (Bruneau 1985, 129 sqq ; cité par Jockey 2013, 296), ouvrant ainsi la voie à une archéologie du présent.

Cette science appartient-elle uniquement aux archéologues ? L’archéologie s’est-elle jamais appartenue à elle-même ? Le but de cette journée d’étude sera de questionner l’existence d’un modèle archéologique dans les autres disciplines du savoir et plus particulièrement dans le domaine des sciences humaines et sociales. Les emprunts à la science archéologique manifestes dans ces différentes disciplines relèvent-t-ils d’un simple fait de vocabulaire et se limitent-ils à une forme de pensée analogique ? Peut-on au contraire identifier de véritables transferts de méthodes susceptibles de valoriser le dialogue interdisciplinaire ? Que reste-t-il enfin de la vieille métaphore du « livre de la terre » dans les réflexions épistémologiques contemporaines sur l’archéologie ? Telles seront les questions qui animeront notre réflexion durant cette journée.

N. Aude & M. Bastide

Bibliographie

Binford, Sally R., et Lewis R. Binford. 1979. New Perspectives in Archeology. Chicago: Aldine Pub. Co.

Bruneau, Philippe. 1985. « L’Histoire de l’archéologie: enjeux, objet, méthode ». RAMAGE 1984‑1985 (3): 19‑162.

Clarke, David Leonard. 1968. Analytical archaeology. Londres.

Cleuziou, Serge, Jean-Paul Demoule, Alain Schnapp, et Alain Schnapp. 1973. « Renouveau des méthodes et théorie de l’archéologie (note critique) ». Annales 28 (1): 35–51. https://doi.org/10.3406/ahess.1973.293329.

Flem, Lydia. « L’archéologie chez Freud, destin d’une passion et d’une métaphore ». Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 26, 1982 : p. 71-93.

Foucault, Michel. 1969. L’archéologie du savoir. Paris.

Freud, Sigmund. 1971. Malaise dans la civilisation. Traduit par C. et J. Odier, Paris : PUF.

Ginzburg, Carlo. 1989. Mythes, emblèmes, traces: morphologie et histoire. Traduit par M. Aymard, Ch. Paoloni, E. Bonan, et M. Sancini-Vignet. Paris.

Jockey, Philippe. 2013. L’archéologie. Paris: Belin.

Lavaud, Martine (dir.). 2008. La Plume et la Pierre : l’écrivain et le modèle archéologique au XIXe siècle, Nîmes: Lucie Editions.

Longacre, William. 1964. « Archaeology as Anthropology ». Science, no 144: 1454‑55.

Wheeler, Sir Mortimer. 1954. Archaeology from the Earth. London: Wyman.

Wheeler, Mortimer. 1989. Archéologie: la voix de la terre. Traduit par A. Pralong et M. Morel-Deledalle. Aix-en-Provence: Edisud.